Décoration de Pierre Claver AKENDENGUE

M. Pierre Claver Akendengue, Chevalier de l’Ordre de la Légion d’Honneur. Un texte de l’auteur est reproduit ci-dessous.

L’Ambassadeur de France a remis mercredi 18 mai, à la Résidence de France, les insignes de Chevalier de l’Ordre de la Légion d’Honneur à M. Pierre Claver Akendengue.

Né le 25 avril 1943 sur l’île d’Aouta (Fernan Vaz), auteur, compositeur, interprète et arrangiste, Pierre Claver Akendengue compte parmi les artistes gabonais les plus connus et sans doute les plus primés. Son second album « Africa Obota » (l’Afrique ma mère) a remporté le « Prix de la jeune chanson francophone » au Midem de Cannes 1976 (en 1985, il a obtenu le prix de la meilleure musique de film au FESPACO). Ancien élève du Petit conservatoire de la chanson française de Mireille, il s’est longtemps produit en France et a joué un rôle fondamental dans la diffusion de la musique et de la culture africaine dans le monde. Enfin, son album Lambarena réalisé avec Hugues de Courson illustre notamment l’« alliage » de deux cultures à travers deux formes musicales a priori étrangères l’une à l’autre.

Quelques photos de la cérémonie

Texte de l’auteur dit à cette occasion :

Je suis né en Afrique dans une île dénommée Aouta au Sud- Ouest du Gabon.

Dans mon île, la valeur fondamentale c’est l’unité cosmique, l’unité du monde par la vertu d’une énergie efficiente qui pénètre et meut tout l’univers : force vitale ou Ngulu en langue Omyènè.

Le cosmos est donc une entité unique constituée cependant par cinq sous- univers :

Ntyé : la terre,’ dans nos contes et mythes, la terre ne comprend que deux étendues l’Ouest (olandontyuwa) et l’Est (olandoabundjè). Reconnaissons que c’est plus commode à rassembler car l’objectif social recherché c’est le renforcement de 1 ’harmonie et il n y a donc pas de conflit Nord-Sud,’

Le deuxième sous - univers est Awanaga : les Humains avec aussi deux sous-ensembles : les normaux dits Mpendo et ceux qui ont le mauvais œil Anyémbanyemba : ils possèdent le vampire (Inyemba), polype logé dans les viscères parait-il "

Le troisième sous - univers c’est Ayama : les bêtes avec là aussi des subdivisions : inyama (les animaux), inyoni (les oiseaux), imamba (les reptiles), wèrè (les poissons) "

Le quatrième sous - univers c’est Elonga : le séjour des morts avec les morts qui étaient normaux de leur vivant- Ikinda, et ceux qui avaient le mauvais œil Inyambé,’

Le cinquième sous - univers est Awirondjogo- le séjour des génies, des dieux, répartis eux aussi en bons et méchants.
Nous voyons poindre ici l’essence de la philosophie africaine, caractérisée fondamentalement par l’idée d’une dualité existentielle.

De ce cadre conceptuel, on distingue quatre (4) sortes de musique :
1) La musique profane, musique exaltation de la vie. On peut y ranger les
musiques d’appel, musique de travail, musique de réjouissance tels que soirées récréatives, mariage, retrait de deuil ...
Dans ma discographie on peut par exemple citer Ekunda Sahl qui est une danse de jeunes disposés en deux files de filles et garçons face à face qui se donnent des relais en cadence.

2) La musique rituelle funèbre, expression du chagrin devant la mort.
Une de mes chansons qui est un texte d’un poète gabonais Pierre Edgar MOUNDJEGOU s’intitule « Salut aux combatants de la Liberté ».
C’était à l’époque de l’apartheid quand les noirs mourraient, les armes à la main pour lutter contre le joug de la domination de la minorité blanche.
3) La musique d’initiation : initiation aux classes d’age et initiation aux choses sacrées.

Présentement dans la salle, j’ai des frères et amis : […] qui ont en partage avec moi, la passion de revisiter ces musiques ancestrales d’essence sacrée en leur donnant une nouvelle opportunité d’exister.

Egalement présents dans cette auguste assemblée, deux autres frères et amis qui ont créé avec moi un Label ROMEPA, producteur de mes phonogrammes au Gabon parmi lesquels l’album « Okuyi » musique d’une société initiatique masculine du Moyen-Ogooué, sans omettre l’album Ndyobi qui est une société initiatique masculine du Haut-Ogooué.

4) la musique de transe : la transe de possession par exemple - un esprit est censé habiter un individu et parle à travers cette personne. C’est une musique frénétique qui incite à la danse et passe souvent dans la musique profane comme musique de danse.

Dans ma discographie, on peut relever par exemple la chanson Nkéré qui s’inscrit dans le genre Ndjèmbè, une société initiatique féminine.
Mais de tous les êtres vivants m’a-t-on révélé, les plus proches parents des humains ce sont les oiseaux. Les humains, en effet, descendent de Anyambé-Kéra et les oiseaux de Ayoni¬Kéra. C’est ainsi que dans mes chansons, un grand nombre de personnages sont des oiseaux. Un des plus attachants est Powé dont le chant provoque la pluie,. Ezengé qui annonce l’arrivée d’un étranger, et Voviè, la proximité d’un mauvais esprit ou d’un danger,. Ibémbé (le pigeon) ,. Irondo (le coq de Pagode) ,. Ngozo (le perroquet, symbole des jumeaux) etc ....

De l’ensemble de cette conception du monde, il résulte que la terre est un être vivant, donc notre parente : elle est notre Mère, elle est sacrée, la terre Afrique notre Mère. J’ai traduit cela dans une de mes chansons Africa Obota, littéralement Afrique Mère, une aude à l’unité africaine : phonogramme avec lequel j’ai obtenu en 1976, le prix « Jeune Chanson francophone » au MIDEM à Cannes, en partage avec Gérard LENORMAN pour la France et, le groupe Beau Dommage pour le Canada.

Pour aller au cœur de ma pensée, je dois dire que la chanson comme le théâtre c’est une ouverture au monde,. on prend la parole. A ce titre, l’artiste a une dette vis-à-vis de ceux qui, vivant la même histoire que lui, n’ont pas le privilège de la parole.
La chanson en effet est le mode privilégié de l’expression de l’identité culturelle. Elle porte plus vite et plus loin la langue et la culture. A ce propos, un pays qui perd sa langue perd sa culture,. perdre sa culture - c’est perdre son identité- un pays qui perd son identité perd ses habitants etfait d’eux des étrangers dans leur propre pays.

Et la France dans tout cela ?

La France pour moi c’est d’abord une langue, une très belle langue. Et dans ce sens, j’ose prétendre - excusez du peu - être le complice de Jacques BREL, Georges BRASSENS, et bien d’autres dont Mireille qui m’a ouvert les portes du petit conservatoire de la chanson en 1967. Mireille m’a fortement incité à chanter d’abord dans ma langue maternelle : la langue Omyènè . C’est ainsi que mon premier auditoire a été français.

En outre, complice et ami de Claude NOUGARO, ce magicien des mots qui, insigne privilège, a écrit pour moi une chanson : « La voix d’AKENDENGUE » en 1989.

Claude repose en paix ! Ton absence est une voix qui ne peut pas s’évanouir.

Quand un peuple pratique une langue pendant au moins un siècle, cette langue devient la sienne et, dès lors que le premier ambassadeur d’un pays c’est sa culture, les deux cultures, la gabonaise et la française cohabitent en moi mais, ne s’assimilent pas.

Les deux cultures se superposent dans une relation d’enrichissement mutuel par la différence. Une illustration de cette dualité existentielle est l’architecture de l’album Lambaréna qui est alliage de deux formes de musiques à priori étrangères l’une à l’autre : la musique traditionnelle gabonaise et des citations de Jean Sébastien BACH.
Ce phonogramme, je l’ai réalisé avec un ami musicien français Monsieur Hugues De COURSON en hommage au « Grand Blanc » de Lambaréné : le Docteur Albert SCHWEITZER.

Reste enfin à vous révéler un volet de mon itinéraire dans la chanson : le chanteur engagé selon les médias occidentaux d’abord et les autres ensuite.

Je n’ai pas le monopole de la prise de conscience de la situation du monde et celle du continent en particulier. L’élite africaine en est pleinement consciente. D’ailleurs elle est en partie responsable du recul de l’Afrique. Elle a pour une grande part démissionné en entérinant un peu partout dans le continent le tutorat et la domination des minorités qui concentrent entre leurs mains le plus gros des maigres revenus de nos pays. Domination des minorités sur le plus grand nombre qui, très souvent, vit au dessous du seuil de pauvreté, la grande majorité qui n’a pas toujours la satisfaction des besoins fondamentaux : se loger, se nourrir, se vêtir, s’éduquer, se soigner etc ....

De cette analyse, j’ai forgé un concept « La Maladalité » (malade alité) qui est le titre d’un phonogramme.

En effet, un malade alité a nécessairement besoin de l’assistance d’un médecin, assistance qui devient assistanat dans un contexte globale – si ce n’est un assistanat – (plans d’ajustements structurels du FMI). Le malade alité contracte dans une dette payer par lui-même et la postérité ; mais paradoxe, plus il paie, plus il doit du fait par exemple, de la dévaluation… bref.

La « pauvreté » est le titre d’une de mes chansons : ma capacité de m’indigner car dit-on, l’artiste doit être un ferment de contestation sous laquelle la société risque de se scléroser.

En définitive, créer pour moi c’est rendre au peuple ce qu’il a enfoui en moi de plus cher.

/…

Dernière modification : 10/06/2011

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