Conférence sur l’ « immigration africaine » en Guyane à l’Institut Français.

Le Gabon et la Guyane : une relation ancienne restituée à travers une conférence sur l’histoire de l’« engagisme » au XIXème siècle.

Invitée par l’Association caribéenne du Gabon, Madame Céline Flory, docteur en histoire, chercheur au CIRESC (Centre International de Recherches sur les Esclavages ), a donné une conférence le 12 juin 2012 à l’Institut français du Gabon, sur le thème :

« L’ « immigration africaine » (Gabon, Loango, Congo) en Guyane et aux Antilles françaises après l’abolition de l’esclavage de 1848 »

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Habitation-sucrerie à la Guadeloupe (gravure du 18ème-19ème siècle)

Lire ci-dessous le résumé de son intervention par l’auteur :

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Photo de la conférencière Mme Céline Flory avec, à la table, Mme Maryse Vestris-Ivanga, Présidente de l’Association caribéenne du Gabon. (photo de J.OSSOMBEY - l’Union)

Suite à la seconde abolition française de l’esclavage décrétée le 27 avril 1848, les autorités métropolitaines et coloniales de concert avec les planteurs élaborent une réorganisation du travail colonial qui s’articule autour de deux axes : l’établissement du travail forcé pour les anciens esclaves et le recours à l’engagisme, c’est-à-dire l’introduction dans ces colonies d’une main-d’œuvre étrangère.
En effet, afin d’exercer sur les anciens esclaves une concurrence et une pression à la baisse sur leurs conditions de travail et de rémunération, le gouvernement français, les autorités locales et les planteurs décidèrent de recourir à l’engagisme. Avec l’autorisation du Ministère de la Marine et des Colonies, des négociants privés vont recruter des travailleurs dans des pays étrangers, auquel ils proposent de signer un contrat d’engagement dans lequel ils s’engagent à travailler pendant plusieurs années pour le compte du planteur qui achètera leur contrat une fois aux colonies. Leur employeur dénommé engagiste leur doit un salaire ainsi que le logement, la nourriture l’habillement et les soins. Le contrat d’engagement conclu est insécable. Ainsi l’engagisme est une forme de travail qui produit une main d’œuvre fixe, dépendante et à faible rémunération.

Dans ce cadre, de juillet 1854 à juillet 1862, plus de 21 000 hommes, femmes et enfants sont recrutés le long du littoral ouest-africain pour aller travailler en Guyane et aux Antilles françaises. Bien que dénommée par le terme générique « d’immigration africaine », cette migration se compose en fait de deux flux migratoires distincts. Un premier, entre 1854 et 1856, où les recrutements s’effectuent au sein de populations africaines jouissant d’un statut de libre ; et un second flux migratoire, entre 1857 et 1862, où les recrutements s’opèrent au sein de populations de condition captive avec la méthode dite du « rachat préalable ». Par ce procédé, les recruteurs français achètent des captifs et/ou des esclaves, puis les "affranchissent" en leur imposant un engagement de travail à effectuer outre-Atlantique. 93% des « immigrants » africains sont recrutés et engagés via cette méthode dans la région gabonaise, dans celle du Loango et dans celle du fleuve Congo. Les modalités d’achat des captifs y sont similaires. Tout débute par la rencontre avec les autorités politiques locales et le paiement de taxes. Dans ces régions, l’unité de valeur, largement utilisée, est le paquet. Cette monnaie de compte correspond à une quantité donnée de diverses marchandises dites de traite : fusils, poudre, armes blanches, textiles, métaux, alcool, tabac... Une fois la composition du « paquet » retenue, les recruteurs français laissent des avances aux courtiers africains. Ces avances sont indispensables car le commerce intercontinental repose sur un système de relais et de crédit. Une partie de ces avances est distribuée par les négociants de la côte à leurs intermédiaires de l’intérieur, qui eux-mêmes en redistribuent une partie à leurs propres intermédiaires et ainsi de suite jusqu’à la source. Chacun faisant crédit à l’autre en attendant le retour des produits ou des captifs.

Ainsi pour acquérir de la main d’œuvre, les recruteurs français utilisent les mêmes réseaux et les mêmes méthodes commerciales que ceux employés durant la traite transatlantique.

Pour éviter tout abus et assurer des conditions de voyage décentes aux personnes « rachetées », ces opérations sont placées sous la surveillance directe du gouvernement français, mais aucun règlement n’est jamais entièrement respecté et les migrants sont placés dans un système ultra disciplinaire. Résultat, les personnes « rachetées » voyagent dans des conditions extrêmement dures voire exécrables.
Aux termes d’une traversée de l’Atlantique éprouvante, 10 552 Africains arrivent en Martinique, 6 140 en Guadeloupe et 1 826 en Guyane, où administrations coloniales et planteurs les attendent. Sur 1 369 personnes « rachetées » au Gabon, 714 débarquent en Guyane et 467 en Martinique. Ils y deviennent statutairement des « immigrants » et sont soumis comme tel à la législation y attenant. Ils sont soumis à une forme de travail dépendant et sont munis d’un statut qui les maintient hors du droit commun. Par ailleurs les conditions de vie et de travail qui leur sont faites sont généralement extrêmement difficiles.

Abusés et piégés, ils cherchent à faire respecter leur dignité en protestant contre les conditions qui leur sont faites soit en s’enfuyant de chez leur engagiste soit en portant plaintes contre ce dernier ou encore en conduisant des grèves. Car en effet sans cesser de défendre leurs droits, la très grande majorité des « immigrants » africains intègrent pleinement la vie de leur société d’arrivée. Ils se construisent et entretiennent un lien avec leur passé en Afrique qu’ils transmettent via la langue, des récits et le patronyme à leurs descendants. Pour autant s’ils développent un univers qui leur est propre, cela ne signifie pas qu’ils restent en marge de leur société d’accueil. Rapidement, ils apprennent les codes linguistiques, culturels et sociaux du groupe avec lequel ils partagent leur quotidien : celui des anciens esclaves. Mme C. Flory

Dernière modification : 25/06/2012

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