Cérémonie d’ouverture du colloque consacré au Docteur Albert Schweitzer à l’Institut français du Gabon

Le mardi 08 septembre, M. Dominique Renaux, Ambassadeur de France, a pris part à la cérémonie d’ouverture du colloque consacré au Docteur Albert Schweitzer intitulé « l’homme, son temps et son principe du respect de la vie ».

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Les travaux de ce colloque, fruits d’une collaboration entre des enseignants chercheurs de l’Université Omar Bongo et de l’Université de Berne en Suisse, se sont déroulés à l’Institut français du Gabon. Ils ont permis de réunir des spécialistes de diverses disciplines universitaires : histoire, littérature contemporaine, sociologie, médecine, philosophie.

A l’occasion de la cérémonie d’ouverture, l’Ambassadeur de France a prononcé le discours suivant :

« M. le Secrétaire général adjoint du Ministère de l’enseignement supérieur,
Mesdames et Messieurs les universitaires,
Mesdames et Messieurs,

Nous sommes très heureux, sa Directrice Mme Bénédicte Deschamps et moi, de vous souhaiter la bienvenue à l’Institut français du Gabon pour ce colloque et cette exposition consacrés à Albert Schweitzer. Je salue tout particulièrement les universitaires gabonais, venus en force, et leurs collègues européens et américains qui participent à cet événement organisé par l’Université de Berne et l’Université Omar Bongo.

Nous vous remercions d’avoir choisi l’institut pour cette double manifestation, car ce lieu a vocation à accueillir les échanges scientifiques et les débats d’idées. Des conférences de chercheurs et d’universitaires français et gabonais y sont régulièrement organisées dans des domaines divers : médecine, sciences politiques, anthropologie, géographie, biologie. Cette année l’environnement a été spécialement mis à l’honneur sous le thème "300 jours pour comprendre le changement climatique", avec une série de débats, d’expositions et d’actions de sensibilisation qui se poursuivront jusqu’à la Conférence de Paris.

Après le centenaire de son arrivée à Lambaréné il y a deux ans, nous célébrons cette année le cinquantenaire de la mort d’Albert Schweitzer le 4 septembre 1965, mais aussi le centenaire de la révélation de son principe du respect de la vie, qui servit de fondement à son éthique personnelle tout comme il devrait servir de fil conducteur à vos travaux.

L’actualité de ce principe, pris dans son acception courante, s’impose dramatiquement à nous en cet été où défilent ici des images de décapitation et d’atrocités, là celle d’un garçonnet échoué sur une plage en Méditerranée, alors qu’une autre commémoration, celle d’Hiroshima et de Nagasaki, nous rappelle la menace de destruction massive que ces armes, qui n’ont pas disparu, continuent de faire peser, cependant que nous prenons tardivement conscience que la redoutable minuterie du réchauffement climatique met en danger la planète et les espèces qui y vivent, la nôtre comprise.

Chez Schweitzer, ce principe, défini comme la "reconnaissance de notre responsabilité envers tout ce qui vit" fait un lien naturel entre sa mission de médecin et son œuvre de philosophe, notamment sa fréquentation des philosophies orientales. Il doit être entendu comme respect de toute forme de vie : "à quelles profondeurs se situent les frontières de la vie sensible et consciente ? Nul ne sait". "Il faut reconnaître alors que toute existence est sacrée", énonce-t-il dans un sermon de 1919.
Cette conviction du caractère indissociable de la vie préfigure et rejoint la pensée exprimée plus tard par Claude Levi-Strauss, qui expliquait en 1979, au sujet des camps d’extermination et de la barbarie humaine, que dès que l’homme commence à tracer une ligne entre ses droits et ceux des autres espèces vivantes, il prend le risque qu’une partie de l’humanité décide de déplacer cette ligne au sein même de l’humanité de manière à distinguer des catégories authentiquement humaines d’autres classées comme inférieures et vouées à la destruction.

A partir des années 50, le Dr Schweitzer a connu une reconnaissance mondiale et a été célébré comme grand philanthrope, grand humaniste, grand homme, "le plus grand homme vivant" titrait Time Life, précurseur de l’action humanitaire et de l’écologie modernes. Par un mouvement naturel de balancier, ce culte a suscité des réactions, des tentatives de démystification, de contextualisation à charge, sur sa pratique de la médecine, à laquelle plusieurs de vos communications sont consacrées, son rapport aux colonisés, l’authenticité de son altruisme. Tout ceci est bien connu.

Les grands hommes dérangent parfois. Sans doute ceux qui sont grands dans l’action comme dans la pensée s’exposent, comme Malraux, aux critiques de ceux qui veulent confronter l’action à la pensée, traquer le décalage, l’inconséquence, la contradiction, le paradoxe, chercher les failles, les faiblesses. Et bien sûr ils en trouvent.

Si Albert Schweitzer suscite toujours autant d’interrogations, cela tient sans doute aussi à la difficulté à saisir l’unité d’un homme qui littéralement jouait sur plusieurs claviers, linguistiques, philosophiques, géographiques, un homme qui théorisait son action et mettait en pratique son éthique.

Du peu que je sais du Dr. Schweitzer, il me semble que ce principe du respect de la vie est une clé importante pour le comprendre. Tout au moins partiellement. Il faut bien que l’icône garde son mystère.

Le respect de la vie est intrinsèquement lié au respect de l’autre. Respecter l’autre c’est admettre qu’il est différent de nous mais tout aussi humain que nous. On trouve dans "A l’orée de la forêt vierge", à côté de critiques du colonialisme, des jugements parfois sévères sur les "indigènes" et des traces de paternalisme, plus exactement de ce fraternalisme du frère aîné envers le cadet. Cela interroge. Mais dans ses actes, et la vérité d’un homme est dans ses actes disait Malraux, il semble bien (c’est je crois ce qu’établit Augustin Emane dans "Docteur Schweitzer, une icône africaine") que le grand docteur était perçu par les malades, par ceux qui l’ont connu, comme un homme leur marquant précisément ce respect, et avant tout comme "un homme au service d’autres hommes".

Le respect de la vie, c’est aussi une chaîne de filiation garante de notre humanité : "toute vie émane d’une vie et engendre une vie…je suis vie qui veut vivre au milieu de vies qui veulent vivre" écrit Schweitzer, faisant écho au proverbe massai : "nous sommes des mots dans une phrase commencée par nos pères qui sera terminée par nos fils".

C’est aussi une promesse d’éternité : "ce qui en nous est devenu pure volonté de vie ne disparaîtra pas, mais continuera à vivre en tous ceux qu’elle aura touchés, influencés, et c’est là que notre vie se poursuit. Il nous faut comprendre la vie éternelle comme action", écrit-il dans "Une pure volonté de vie".

Qu’il me soit permis de penser que ce colloque qui s’ouvre contribuera à assurer cette transmission, à perpétuer le souvenir bien sûr mais aussi à approfondir les messages, les principes qui ont guidé la vie singulière du Docteur Schweitzer, à les confronter au monde actuel, à repenser leur enracinement dans la terre gabonaise. C’est ici, tel Claudel touché par la grâce sous le deuxième pilier de Notre-Dame, qu’il eut la révélation de ce principe.

C’est dans ce pays qui l’a adopté que sa vie a pris tout son sens, ici qu’il a choisi de vivre, de mourir et d’être inhumé avec les siens, au bord du fleuve, à l’orée de la forêt vierge. Ce pays qui lui rend hommage une nouvelle fois. Je suis heureux au nom de la France de m’associer à cet hommage, l’hommage de la vérité.

Je vous souhaite d’excellents travaux. »

Dernière modification : 17/09/2015

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